QG le Média Libre : Médias en France et pouvoirs constitués, quelles relations, quelles déterminations ? A propos de l’émission du 13 décembre 2021

Lundi 13 Décembre, QG le Média Libre, avec Aude Lancelin, recevait un trio de journalistes : Laurent Mauduit, de Médiapart, Paul Moreira, de Premières Lignes, et Marc Endeweld, de la Tribune. Le thème de leurs échanges était, tel un sujet de Bac de Philosophie, «les médias font-ils les élections ?». L’entrée la plus évidente est, actuellement, la candidature d’E. Zemmour à l’élection présidentielle, parce que le sieur, éditocrate/crade d’une chaîne dédiée à l’expression des opinions (bien que cela soit formellement interdit par le cahier des charges déterminé par le CSA pour qu’une chaîne soit autorisée à exister, émettre), et principalement des opinions de toute l’extrême-droite, propulsée telle quelle par un milliardaire catholique réactionnaire, Vincent Bolloré (qui a converti une chaîne d’information en continu, Itélé, dans cette chaîne du Bistrot du 16ème arrondissement de Paris), est devenu si populaire au sein de toutes les branches de l’extrême-droite en France, y compris la branche explicitement antisémite, qu’il a fini par croire lui-même à l’injonction d’être le candidat le plus radical et délirant de cette extrême-droite. Autrement dit, un produit de télévision croit que sa, relative, popularité lui autorise de marcher sur le chemin de l’Elysée, puisque la 5ème République est née de la volonté de cette même extrême-droite, à l’occasion du putsch « légal » de celle-ci en 1958. Mais après la phase actuelle, nous savons que la 5ème République peut descendre encore plus bas, et que, pour cela, elle peut compter sur le soutien permanent de l’extrême-droite pour cela. Parce que c’est toute l’Histoire de la 5ème République qu’il faudrait reprendre par la prise en compte du fait que l’extrême-droite n’est pas EXTERIEURE au pouvoir de la 5ème République, mais qu’elle lui est INTERIEURE, à commencer par De Gaulle. Pour lequel une illusion persiste : le fait qu’il ait été en opposition avec l’extrême-droite. Cette illusion provient de la confrontation que De Gaulle a subi de la part de l’extrême-droite, celle qui l’avait porté au pouvoir, pour qu’il impose le prolongement indéfini de l’Algérie française, inconditionnellement. De Gaulle, pragmatique, lucide face à la situation, tant intérieure à l’Algérie où les massacres s’enchaînaient aux massacres, où l’armée française s’enfonçait chaque jour passant dans un déshonneur et des crimes toujours plus graves, avec des disparus, des assassinés, sans jugement, qu’extérieure, avec la pression internationale, y compris américaine, pour cette décolonisation, a fait le choix d’accepter la fin de la tutelle française sur l’Algérie, d’accepter l’indépendance. Ceux et celles qui le soutenaient, pour l’inverse, s’estimant trahis par leur chef, ont décidé de le tuer – l’attentat le plus célèbre contre De Gaulle est appelé «du petit Clamart», à l’occasion duquel sa DS présidentielle fut criblée de balles, duquel De Gaulle et sa femme réchappèrent, pour ce qui est un vrai « miracle » (cf les images de la voiture). Confronté à une telle volonté, radicale, il ordonna la recherche et l’arrestation des hommes de main et des donneurs d’ordre, et trois furent condamnés à mort (un seul fusillé, le chef de l’opération, Bastien-Thiry) – auxquels cette extrême-droite continue de rendre hommage. Cette illusion empêche de revenir sur le putsch « légal » (le fameux « coup d’Etat permanent ») réalisé par cette extrême-droite, qualifié de « gaulliste » au motif que des notables y étaient associés (par exemple, Debré). Mais c’est ainsi : le baptême de cette 5éme République a été présidé par l’extrême-droite, pour un chef dont le principal objectif politique, le maintien de la France en Algérie, relevait des volontés de cette même extrême-droite. Si les années de De Gaulle, de 1958 à 1969, ne sont pas communément considérées en tant qu’années d’un pouvoir d’extrême-droite, c’est aussi en raison de la particularité de ce chef, qui se confondait avec « la France », qui pensait cette France selon un principe radical d’indépendance, ce qui le conduisit à choisir que l’Etat français ait des relations diplomatiques respectueuses avec l’URSS et avec la Chine, ce qu’un dirigeant pur et dur d’extrême-droite n’aurait jamais fait. Mais si l’on regarde les choses au-delà de ces éléments, presque subalternes, la politique gaulliste, économique, relevait des critères et des objectifs d’une extrême-droite. Ces années sont les dernières de De Gaulle : elles servent surtout à préparer la suite. Celle-ci est incarnée d’abord par Pompidou puis par Giscard d’Estaing. Pour l’un comme pour l’autre, mais surtout pour le second, fis d’un haut fonctionnaire et homme d’affaires (dont la fortune provient notamment de gestions d’actifs en Indochine), décoré par Pétain de la célèbre Francisque (pour laquelle il fallait et la demander et être parrainé pour l’obtenir), il faut en finir avec le culte de la résistance, la mise en cause des traîtres et des collaborateurs. VGE, élu, fait même supprimer le 8 mai des jours fériés français, et ce dès 1975 (il a été élu en 1974). Ce septennat engage une politique anti-sociale violente, notamment après la nomination de Raymond Barre en tant que premier ministre (lequel choisit Maurice Papon pour être son Ministre du Budget). C’est pendant ce quinquennat que s’enclenche, via le « libéralisme » de VGE, les principes politiques les plus réactionnaires (débats récurrents sur l’immigration et mesures législatives, austérité avec augmentation des impôts, désindustrialisation, – ainsi que les premières mises en scène d’un Président « français comme les autres », ce qui était un des plus énormes mensonges de cette époque. Comme aujourd’hui, l’opposition, effective, est strictement interdite d’existence dans les médias nationaux. Le Canard Enchaîné est LE média qui pose le plus de problèmes au pouvoir et particulièrement à VGE, parce que plusieurs parutions mettent en cause et sa probité, et ses compétences intellectuelles (l’affaire des avions renifleurs). Elu de peu en 1974, VGE a pensé que le même scénario allait se répéter, mais c’est l’inverse qui se produit. François Mitterrand est élu, à la stupéfaction, atterrée, d’un Elkabbach, obligé d’annoncer ce résultat – le même Elkabbach sévit encore sur une chaîne de télévision extrême-droitisée. Quand nous lisons les textes officiels sur l’Histoire de France de ces années, sur des sites officiels, dans des médias nationaux, sur Wikipédia, il est de coutume de voir que les deux septennats de François Mitterrand sont attribués à la gauche. Ce qui, en fait, ne va pas du tout de soi. En effet, nous avons désormais suffisamment de recul sur ce qu’a été, sur ce qu’a fait le PS, entre 1981 et 1986, puis entre 1988 et 1993, puis entre 1997 et 2002, puis entre 2012 et 2017, pour que nous puissions confirmer ou infirmer le lien entre le PS et la gauche. Et désormais, les connaissances dont nous disposons sont multiples, claires, convergentes : le PS est, au mieux, un parti de centre-droit ou, au pire, de droite, avec, même une extrême-droite objective (le Vallsisme). Pourquoi peut-on dire cela, et notamment au regard de ce qui s’est passé avec les médias français ? Si les deux premières années du premier septennat de François Mitterrand laisse penser qu’il applique la plupart de ses engagements et qu’il va mener une politique de gauche, durable, forte, c’est qu’il a été obligé, pour 1981, de s’associer aux communistes du PCF, lequel lui a apporté un nombre de voix qui lui ont permis d’accepter à la Présidence. Il ne peut pas se renier, explicitement, immédiatement. MAIS tout ce que l’on sait sur le VRAI Mitterrand indique qu’il ronge son frein, en attendant de pouvoir virer les communistes du gouvernement, couper les liens à l’Assemblée Nationale et engager un virage à droite – un de plus dans l’Histoire de la France et de la 5ème République, bien que, DEJA, un tel virage était rejeté par la majorité de la population. Sur le plan des médias, une « libéralisation » laisse penser que le pouvoir veut favoriser la diversité médiatique avec « les radios libres » mais il s’agit d’un leurre : étant donné que ces radios doivent se financer, comme toutes les autres entreprises, elles ferment ou elles sont rachetées pour donner lieu à une concentration, désormais presque achevée. Il autorise la création d’une chaîne payante (!), donc destinée aux cadres, Canal Plus, qui sera la chaîne du libéralisme-libertaire. Les magnats (Hersan) et les groupes de presse ne sont pas menacés, au contraire. Seule particularité : atlantiste jusqu’au bout des ongles, François Mitterrand est favorable à une liberté d’expression, à l’américaine, et il y a une liberté d’expression, de ton, de propos, dans les médias, qui, depuis, a disparu. Les révélations sur son engagement dans le régime pétainiste l’obligent à y répondre, mais c’est au plus servile de tous les journalistes professionnels de la place de Paris qu’il est demandé de s’exécuter, Elkabbach, dont les questions ne seront pas pertinentes ni insistantes. L’extrême-droite officielle pointe à nouveau le bout de son nez à l’occasion d’une émission de « l’Heure de Vérité » et ce on le sait depuis, à la demande de François Mitterrand. Le Pen va devenir une figure nationale par son talent à faire des phrases, courtes, fortes, odieuses. Les mêmes politologues qui rangent le PS dans les partis de gauche attribuent cette volonté de Mitterrand de faire parler Le Pen, et sur Le Pen, à un calcul machiavélique, pour diviser et affaiblir la droite, mais de facto, il a, en fait, permis à l’extrême-droite de redevenir une force politique dont, aujourd’hui encore, on perçoit, subit, les nuisances, la nullité politique, programmatique. Mitterrand aura été, AUSSI, un Président d’extrême-droite. Avec Chirac, il y a continuité : homme politique de droite, réputé « gaulliste », l’homme du « bruit et de l’odeur » a été à mauvaise école, avec VGE et Mitterrand, deux des plus grands cyniques de notre temps. C’est Chirac qui offre à Bouygues la propriété de TF1, et, aujourd’hui encore, le groupe TF1 est, pour ce groupe du BTP, une exceptionnelle machine à cash, et un moyen de peser. La chaîne TF1 est une des moins ouvertes à tout ce qui n’est pas « conforme ». Et quand il s’agit de servir pour servir, ils sont aux ordres, comme la toute récente émission avec EM en constitue la plus récente preuve. A l’instar de tous les gouvernements de droite, la politique menée est anti sociale – mais avec le style chiraquien, qui se la joue « sympa », « bonhomme ». Exactement comme aujourd’hui, les puissances et les puissants économiques sont favorisés, toujours, tout le temps, en tout, y compris les groupes des médias. La diversification des médias est accélérée, MAIS derrière, ce sont les mêmes groupes, les mêmes hommes, les mêmes logiques. Les trois dernières mandatures, dont l’actuelle, ont prolongé celles-ci, les ont confirmées, augmentées, aggravées. Lors de l’émission de QG le Média, Laurent Mauduit a rappelé que F. Hollande n’avait rien fait pour s’opposer aux volontés de Bolloré (mettre fin à Itélé, dans les conditions que l’on sait, et engager la mutation vers CNews), mais, en fait, a même soutenu celui-ci, alors qu’il était déjà connu pour être un homme de l’extrême-droite catholique. Comme le père de François Hollande. Le même Laurent Mauduit a rappelé également la veulerie de la presse française des années 30, laquelle a reçu des fonds de la part de l’Allemagne nazie, pour ne pas parler de ce qui se passait en Allemagne ou pour minimiser les faits (les camps de concentration ouverts dès 33/34). Un des rares journalistes français, digne d’être ainsi qualifié, Xavier de Hauteclocque, a été assassiné par les Nazis, par empoisonnement. La page Wikipédia qui lui est consacrée est indigente https://fr.wikipedia.org/wiki/Xavier_de_Hauteclocque La plupart des Français n’ont jamais entendu parler de lui. Et pour cause. Après la guerre, les intentions du CNR ont été mises en échec par le capitalisme français. Il faut consulter le site Retronews pour mesurer ce que fut, là encore, cette veulerie, et une diversification embourgeoisée (l’apparition et la croissance de « Paris-Match »). Nous avons besoin d’une « histoire critique de la presse en France », histoire qui, pour l’heure, n’existe pas. L’état actuel des médias en France est dramatique : soit ils sont sous le contrôle de l’Etat, et d’un Etat autoritaire, censeur, qui fait la pluie et le beau temps à la tête des rédactions, en nommant des serviteurs zélés (cf l’AFP), soit ils sont sous le contrôle d’oligarques français ou européens, et ils veillent à être conformes, soit ils appartiennent à des petites structures, lesquelles sont, par essence, fragiles. Les seuls médias indépendants ou à peu près indépendants se trouvent dans ce dernier groupe. Et les « boomers » continuent d’écouter les médias dominants, comme ils le font depuis leur enfance, en croyant recevoir des « informations » quand il s’agit plutôt d’éléments idéologiques. Il faut donc écouter cette émission, avec 4 professionnels qui connaissent ce monde des médias de l’intérieur, mais il faut compléter les connaissances qu’ils donnent par d’autres afin d’avoir une vision plus complète de la situation, laquelle est dramatique. En effet, il y a une illusion de vitalité, alors que ce sont les mêmes personnes et les mêmes perspectives qui déterminent l’immense majorité des médias français – notamment la PQR, l’une des pires possibles. 

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